La Renaissance vénitienne se distingue dès le début de la peinture florentine grâce à l’utilisation de techniques extraordinaires et surtout à la préférence de la couleur sur le dessin, même si récemment certaines investigations techniques ont démontré l’inexactitude de cette affirmation. La variété du répertoire vénitien a trouvé son chemin vers le succès grâce à l’identité d’un artiste illustre : Paolo Caliari, dit le “Véronèse”. Le chef-d’œuvre qui a pris le nom de “Les Noces de Cana” fait partie de l’incroyable série de dîners créée par le peintre véronais, saisissant pleinement l’esprit vigoureux du siècle de grandeur artistique, d’innovation et d’expérimentation comme moyen de croissance et lié à la “renaissance”.

L’épisode biblique de la transformation de l’eau en vin a été très bien traité dans le chef-d’œuvre de la Vénétie, grâce à l’excellent mélange d’intuition didactique et d’esprit pragmatique.

La toile Les Noces de Cana a été réalisée pour l’ensemble architectural de l’île de San Giorgio Maggiore, puis est arrivée au Louvre en 1797.

Notes techniques et descriptives

La toile de Paolo Véronèse a servi de remplissage pour le mur du fond du réfectoire de l’ensemble architectural de la Basilique de San Giorgio à Venise.

En 1797, la toile fut prise comme butin de guerre par Napoléon, pour atteindre le Louvre le 11 septembre de la même année.

Le tableau fait partie des œuvres d’art attribuées à la France en vertu du traité de Campoformio du 17 octobre 1797 au titre des contributions de guerre à la suite de la première Campagne d’Italie. Le 31 juillet 1798, les Noces de Cana entrent au Muséum central des arts, l’actuel Musée du Louvre. Il est exposé au premier étage, dans l’actuel Salon carré.

En 1815, l’Autriche, puissance occupante de l’Italie, réclame le retour à Venise des Noces de Cana. Vivant Denon parvient à convaincre le commissaire autrichien que la fragilité et les dimensions de la toile rendraient son transport très difficile. L’Autriche reçoit en échange du tableau de Véronèse, la Madeleine chez le pharisien de Charles Le Brun “pour le suppléer dans le réfectoire du couvent des Bénédictins de San Giorgio Maggiore”.

En 1870, le tableau est mis en sécurité à l’Arsenal de Brest. Il est de retour au Louvre l’année suivante. En 1939, on décide d’évacuer une partie des collections. Une caisse contenant les Noces de Cana est chargée sur une remorque louée à la Comédie Française à destination de Chambord, puis de Louvigny et de l’Abbaye de Loc-Dieu. En novembre 1942, le tableau retourne au Louvre. En 1947, la commission de restauration juge le tableau en bon état, malgré un “arrachement de la peinture le long du bord de la colonne de gauche (…) dû à l‘affaissement du cylindre sur lequel le tableau était enroulé”.

“Et Jésus leur dit : Remplissez les jarres d’eau”, et ils les remplirent jusqu’au bord. Il leur dit à nouveau : “Maintenant, tirez-les et amenez-les au maître de table.” Et ils les ont apportés.

Et comme il avait goûté l’eau devenue vin, le maître de table, qui ne savait pas d’où venait l’eau (mais les serviteurs qui avaient puisé l’eau le savaient), appela l’époux et lui dit : “Tout le monde sert du bon vin dès le début et, quand ils sont un peu ivre, le moins bon ; vous avez gardé le bon vin jusqu’à présent”.

(Gv 2, 1-12)

Le sentiment miraculeux de la Renaissance a trouvé en Véronèse la révélation de la parole biblique, du texte religieux évoquant des convictions doctrinales, dans le jeu pictural qui fait passer la narration antique par de nouvelles physionomies, des scénographies théâtrales, en présence de la célèbre République vénitienne, protagoniste substantiel de la soi-disant Sainte Ligue en faveur de la Sérénissime.

L’école vénitienne a travaillé avec ingéniosité, testant la glorieuse renommée de la lagune grâce aux très hautes identités du Titien, du Tintoret et de Véronèse.

Il est très complexe de résumer brièvement les influences essentielles et le cheminement dialectique qui en a résulté et qui a uni et séparé le caractère, en tout point illustre, des trois principaux protagonistes de la peinture lagunaire de la Renaissance, car comme Ridolfi le présente dans le chapitre consacré à la vie de Paolo Caliari, au sein du magnifique chef-d’œuvre intitulé “Les merveilles de l’art, ou la vie des illustres peintres de la Vénétie et de l’État” :

Véronèse a créé cet excellent chef-d’œuvre pour le couvent bénédictin de San Giorgio Maggiore à Venise, se délectant, en outre, de l’utilisation de portraits qui correspondaient à la physionomie de ses illustres contemporains, imaginant ainsi susciter chez ses spectateurs religieux un grand amusement à voir parmi les personnages bibliques quelques visages connus de la Venise contemporaine.

C’est une technique éprouvée, qui a permis à l’artiste d’inclure dans la peinture des personnages de l’époque, atteignant ainsi l’objectif d’une représentation actualisée, vivante et dans l’esprit d’une époque “dans laquelle le roman historique a occupé le trône que possédait depuis tant de siècles le poème épique “tutto vuolsi storico ; tutto vuolsi storico”.

Pour animer la scène, Véronèse a utilisé une représentation théâtrale, distribuant les personnages dans une scénographie pleine de colonnades, d’escaliers et de balustrades, reproduisant, en fait, une salle avec de multiples scènes, un proscenium et deux escaliers d’accès pour atteindre la scène surélevée, la seconde.

Véronèse a également porté son attention sur les costumes des personnages, les représentant jusque dans les moindres détails, enrichissant même les vases de la scène de splendides décorations.

Malgré cette richesse de la représentation, Véronèse, décorateur de renom, a souligné le caractère religieux du tableau, en focalisant l’attention du spectateur sur le centre de la scène, où le Christ est assis, devenant ainsi le centre de la composition et donc la zone focale dans laquelle converge le tourbillon de la représentation animée, au-dessus duquel on peut voir un boucher en train de travailler un agneau, symbole de l’Eucharistie.

Dans la partie inférieure du tableau, Véronèse se représente lui-même en jouant de la viole de gambe avec d’autres peintres célèbres de son temps.

Dans une sorte de portrait de famille, il s’est peint aux côtés du Titien au violoncelle, du Tintoret au second alto et de Bassano au violon, presque comme pour souligner le rôle des traducteurs de l’histoire céleste à qui le Christ offre sa bénédiction.

En huitième position à partir de la droite, Véronèse a ajouté le portrait d’un prélat lorsque le tableau était terminé.

C’est l’abbé San Giorgi, Andrea Pampurio, qui, après son élection, a voulu être inclus (1564).

Cana, de l’hébreu qaneh, “roseau”. Petite localité de Galilée, sa localisation reste incertaine, certains la plaçant à Kafr Kanna à 8 kms au nord de Nazareth, mais il semble plus cohérent de la placer à 14kms au nord de Nazareth, à Khirbet Qana dont l’environnement marécageux pourrait justifier la racine de son nom.

Les Noces de cana : le sens du texte

Que signifie cette noce de Cana où Jésus semble se plier à la demande de sa mère, d’autant que l’obéissance à ce geste, dans un autre contexte, est loin d’être digne, puisqu’elle risque de conduire les invités à l’ivresse ?

A travers une action chargée de symbolisme, la manifestation divine qui se déploie, va emporter l’adhésion des derniers récalcitrants campés derrière leurs doutes : le miracle de Cana s’achève par l’adhésion des disciples qui « crurent en lui ».

Ici à Cana, Jésus n’enseigne pas par des paroles, il agit. Il manifeste la puissance divine. Toute la force de cet épisode réside dans le geste, accompagné de peu de mots.

L’épisode de Cana est un moment festif au cours duquel Jésus transforme beaucoup d’eau en vin. Il s’agit bien d’une noce, au cours de laquelle se déploie un événement important de manifestation divine, comme au Baptême ou à la Transfiguration.

Derrière l’aspect matériel du vin et de l’eau, c’est tout un essentiel qui est présenté. Tout d’abord, nous observons la réaction de Jésus face à la demande de sa mère qui, humainement parlant, en fait un peu trop. En effet, elle le pousse à se montrer là où il semble qu’il ne voulait pas aller, en tout cas pas si tôt.

Moïse, afin de convaincre Pharaon de laisser partir le peuple d’Israël, avait changé l’eau du Nil en sang (Ex 7,14-25). Jésus est présenté ici comme un nouveau Moïse.

Un autre aspect du vin qui mérite d’être abordé est celui de la fête. En effet il ne peut y avoir de réjouissances sans le vin…

Dans l’Ancien Testament, particulièrement chez les prophètes, on trouve le vin lors du festin messianique (« Yahvé Sabaot prépare pour tous les peuples, sur cette montagne, un festin de viandes grasses, un festin de bons vins, de viandes moelleuses, de vin dépouillés ») ou dans des descriptions eschatologiques (« Ce jour-là, les montagnes dégoutteront de vin nouveau » ; « Les montagnes suinteront de jus de raisin, toutes les collines deviendront liquides. ».

Quelle est donc la portée de ce vin qui coule à flot pour marquer la fête, la joie et que l’on sert autant pour les mariages que pour des retrouvailles longuement attendues ?

L’abondance dans les textes bibliques rappelle le don de Dieu. Toute abondance trouve sa source dans le don que Dieu fait aux hommes.

A travers un geste qui semble bien banal, c’est le Christ qui se manifeste en tant que Fils de Dieu. Ce premier signe de Jésus réunit deux substances distinctes en une seule pour donner lieu à un miracle : l’eau transformée en vin. Ce signe placé au début de la vie du Christ évoque déjà l’ultime mystère de Jésus Christ au cours du dernier repas avant sa crucifixion où il transforme le vin en sang.

Miracle parallèle à celui de la multiplication des pains, il préfigure l’Eucharistie et toute une série d’événements qui conduisent vers la reconnaissance de Jésus Christ comme Fils de Dieu.

Les Noces de Cana : les personnages principaux

1. Jésus Christ

Au cours de son périple à travers la Galilée et la Judée, Jésus est invité à des noces à Cana de Galilée, le troisième jour après la promesse qu’il a faite à Nathanaël, disciple originaire de Cana, de voir de grandes choses s’il se met à sa suite…

Cette fête à Cana inaugure ce que l’on appelle « la vie publique de Jésus ». Au-delà de l’histoire d’un jour, Jean invite à comprendre la vie de chaque jour comme les épousailles entre Dieu et l’humanité.

2. Marie, la mère de Jésus

Invitée, elle agit comme si elle se sentait concernée par la désorganisation du repas de noces. Pour cela, elle incite son fils à agir, sachant au fond d’elle-même qu’il peut intervenir, mais à un moment qui n’est pas encore celui que Dieu a choisi pour manifester le Christ comme Dieu sauveur.

Jésus exprime la différence qui existe entre lui, le Fils de Dieu et Marie. Certes, elle est sa mère, mais elle n’a pas d’ordres à donner au Seigneur ni à s’immiscer dans son ministère. Il ne lui manque pas de respect, mais lui donne à comprendre qu’il agit indépendamment, en vertu de sa seule autorité, et que dans l’exercice de sa mission, il n’est tributaire d’aucun lien naturel.

3. Le marié et l’épouse

En donnant lui-même du vin destiné aux invités, Jésus prend la place de l’époux, bien silencieux par ailleurs. La remarque du maître du festin au marié, à qui il attribue le mérite d’avoir gardé le meilleur vin pour la fin, semble indiquer que c’était au marié que revenait une certaine responsabilité quant au vin !

Par ailleurs rien n’est dit quant à l’épouse. Quand on demande où est la mariée dans cette scène champêtre au village de Cana, on est bien en peine de répondre… Jean ne la décrit pas, ne signale pas sa présence. Cet indice invite à rechercher la dimension spirituelle que Jean a voulu donner à son récit.

4. Le maître du repas, l’intendant

Il rappelle la coutume d’organisation du repas en positionnant le vin moins bon après que les papilles des invités soient quelque peu diminuées par les premières coupes. D’ailleurs il se trompe en croyant le marié responsable de la qualité du vin servi jusqu’alors.

5. Les serviteurs

Les plus humbles de la scène, témoins directs de l’eau changée en vin, acteurs impliqués dans le travail de remplir les 6 jarres jusqu’au bord, ils obéissent à l’injonction d’une invitée leur demandant de faire ce qu’un autre invité leur ordonnera. Malgré le côté insolite de la situation, ils restent discrets après le signe manifesté. Rien n’est dit quant à leur foi éventuelle en Jésus Christ.

6. Les disciples

Chez l’évangéliste Jean, le signe manifesté est souvent le point de départ de la foi des disciples du Christ. Jésus vient de leur révéler son identité. Les disciples commencent à entrer dans la foi.

La symbolique des chiffres

Le récit est situé “trois jours plus tard” et c’est le «commencement» des signes que Jésus accomplit. Ce n’est pas un hasard ! Le troisième jour est annonciateur d’un autre troisième jour, celui de la résurrection de Jésus. 

En outre, le témoignage de Jean le Baptiste et l’appel des premiers disciples dure quatre jours. Nous sommes donc ici au septième jour.

Comme dans la Genèse, c’est comme une nouvelle Création qui commence avec les sept signes de Jésus, qui se termineront par le retour à la vie de Lazare!

La symbolique des chiffres se poursuit avec les six cuves des ablutions rituelles des Juifs (verset 6), chiffre de l’imperfection, comme pour signifier leur incomplétude, même si elles sont très volumineuses !

Jésus est celui qui vient parfaire cette incomplétude dans une Création renouvelée.

Le thème des noces est très fréquent dans la Bible. Il symbolise l’engagement réciproque de Dieu avec son peuple. On voit que Jésus est prêt à tout pour que ces noces soient réussies et joyeuses.

Mais le thème permet aussi de découvrir que Jésus a épousé pleinement notre humanité en participant à une fête humaine pleine de joie et de promesse.